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JEAN SERVAIS SOMIAN… ABLAKASSA
17 juillet 2017

JEAN SERVAIS SOMIAN… ABLAKASSA

Jean Servais Somian, Ablakassa*
C’est à la cité des Arts, dans la commune de Cocody, que nous retrouvons Jean Servais Somian. Le designer mobilier est en pleine discussion avec un ami photographe. Après les usages et le départ de son ami, on commande à boire. L’actualité tourne autour des Jeux de la Francophonie, un rendez-vous international, sportif et culturel qui se déroulera à Abidjan fin juillet. Il évoque ses inquiétudes face à la timidité de la communication. « J’espère que tout se passera bien. »

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Jean Servais Somian fait partie des visages qui se sont imposés dans le paysage artistique ivoirien et africain ces dix dernières années. Au fil des distinctions, des expositions nationales et internationales, il a su démontrer son originalité et sa constance en tant que designer mobilier. Il présentait pendant le premier trimestre de l’année 2017, l’exposition « Babitopie » à la Galerie LouiSimone Guirandou. Les œuvres exposées ont confirmé son goût prononcé pour le pragmatisme et la folie qui peuvent être parfois difficilement conciliable. C’est un exercice que l’ivoirien réussit pourtant bien.
L’homme est entier. Il faut le regarder exprimer ses avis avec passion pour s’en rendre compte. Gestuelle appuyée, visage grave, rire à gorge déployé, il ne retient rien. C’est sûrement l’artiste qui emporte l’humain. Et puis après tout, ces deux-là ne font qu’un seul.
Son travail de designer, sa vision de l’art, sa relation avec la mode, notre interview a pris des allures de causette informelle en afterwork sur la terrasse du BAO Café. Dictaphone ON.
« On est artiste. Point barre ! »

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BTENDANCE : Tout ce que tu diras maintenant sera retenu contre toi (Nous rions). La tendance aujourd’hui est à l’utilisation du terme « Artiste africain contemporain ». Tu en es un ?
JSS : On est artiste. Point barre ! Contemporain, africain, ce n’est pas si important. D’ailleurs on s’enferme avec tous ces qualificatifs. Je suis designer oui, mais au final je suis artiste. Et en plus l’artiste fait quelque chose d’universel. Ca s’adresse au monde entier ! Après il y a des travaux atemporels, qui vont traverser les époques selon les artiste et leurs pensées…
BTENDANCE : Et ton travail a cette vocation ? Est-ce que pendant la création tu as déjà cette vocation à donner une portée atemporelle à tes œuvres ?
JSS : Je ne travaille pas pour aujourd’hui uniquement. J’essaie de proposer un design qui sera d’actualité aujourd’hui et demain. Je t’avoue qu’à ce jour, je présente et vends des pièces que j’ai créé il y a vingt ans et que personne ne comprenait ou n’acceptait. Quelqu’un m’avait même dit à l’époque, que mon travail était trop avant-gardiste pour qu’il s’y intéresse. Tout ça pour dire que je ne crée pas en fonction des tendances du moment. Ce n’est pas cet aspect-là qui me détermine au final.
BTENDANCE : Tu n’as jamais créé une pièce en fonction de quelque chose de très présent dans ton environnement ?
JSS : Ah si ! Quelque chose qui peut être bien présent aujourd’hui, mais qui me touche. Ce qui m’influence est comment cette chose atteint ma sensibilité, qui fait que j’aie envie de m’interroger et de donner mon point de vue. En tout cas, ce n’est pas le fait qu’un sujet, un concept, une chose soit tendance, qui détermine mes créations.
Nous sommes interrompus par l’arrivée de Sadikou Yaya, un ami artiste qui passe par là. Accolades chaleureuses, nouvelles, photos souvenirs. Les deux amis s’échangent joyeusement des « Ablakassa* ! » avant que nous retournions à notre entretien.
 » L’Art est universel »
BTENDANCE : Nous étions en train de parler de comment tu te définissais…
JSS : Ouais… En fait l’art est universel. Ce que nous créons est universel. Après bien sûr, pour la documentation on peut mentionner la nationalité sans que ça n’ait nécessairement un impact sur la définition de notre travail. C’est vrai qu’au début du design industriel, dans les années 60-70, il y avait des designers comme Jean Prouvé, très dans la simplicité. Il utilisait des objets industriels pour fabrique du mobilier. Le mec prend des bouts de feux, du contre-plaqué et te conçoit des meubles originaux. Aujourd’hui ce sont des pièces de collections qui te couteront au moins 200.000 Euros l’unité. C’est un précurseur. Et à cette époque, les pays étaient tellement impliqués qu’on pouvait savoir que tel design venait de tel pays. C’est pour cela qu’il y a un design hollandais, italien, finlandais. Il se trouve qu’à une époque les gens ont travaillé tellement dans une dynamique de concurrence entre pays qu’ils ont réussi à laisser des traces propres à un pays. Ils inventent un style qui fait qu’on reconnaît une création scandinave à sa ligne.
BTENDANCE : Il n’y a pas un « design ivoirien » ?
JSS : Il pourrait avoir un design mobilier ivoirien, un design sénégalais, ou un design sud-africain. Mais je pense humblement que tout ça est finalement quasiment pareil. C’est pour ça qu’on finit par parler plutôt de design africain.
BTENDANCE : Et si tu devais définir le design africain en quelques mots tu dirais quoi ?
JSS : Les créations racontent une histoire commune, le matériau utilisé est très souvent le fer et le bois, la ligne est typique. Je reconnaîtrais un travail africain à la ligne.… Le travail de récupération d’Ousmane Baye, par exemple se reconnaît facilement en Europe, en Amérique, en Afrique.
« On reconnaît toujours le travail de tout bon designer »
BTENDANCE : Son travail se reconnaît vraiment, il a une signature…
JSS : Je pense qu’on reconnaît toujours le travail de tout bon designer. Il n’est pas le premier à avoir faire le baril, mais il a su imposer ses créations parce qu’il a su travailler, comprendre son époque, s’amuser avec ce matériau, le renouveler.
BTENDANCE : Et toi comment penses-tu que ton travail se reconnaît ?
JSS : Par le bois de cocotier qui est l’un des matériaux phares que j’utilise. Il y a aussi l’histoire derrière, mon lien avec la ville de Grand-Bassam…
BTENDANCE : Tu es de Bassam non ?
JSS:Oui je suis un Appolonien * (Il sourit). Alors au niveau des lignes, j’essaie d’être constant dans mes lignes. Et les gens qui suivent vraiment, savent.
BTENDANCE : C’est cette fameuse ligne qui est frappante quand on part de « Les demoiselles » aux « Tabourets masques »… Combien d’années se sont écoulées d’une œuvre à l’autre ?
JSS : Le premier prototype des demoiselles date de 2008. Je l’avais fait pour la maison Gaïa à l’occasion d’une vente aux enchères. Les tabourets masques ont été conçus en début 2016.
BTENDANCE : Huit ans et on a cette impression que les tabourets sont les fils des demoiselles !
JSS : Exactement ! (Rires) Aujourd’hui, ça fait 17 ans que je travaille. Avec deux ans d’arrêt dans mon parcours, de 2006 à 2008…
« J’avais envie d’abandonner.»
BTENDANCE : Pourquoi cet arrêt ?
JSS:J’ai eu un enfant et j’ai décidé de tout arrêter pour me consacrer à lui. Après, j’étais en plein questionnement sur mon métier d’artiste. J’avais envie d’abandonner parce que je n’en vivais pas. C’était beaucoup d’incertitude. Pendant ces deux ans, j’ai vraiment macéré. J’étais à Paris avec mon épouse qui m’a vraiment soutenu dans cette période. Ces deux ans ont provoqué ma renaissance en tant qu’artiste. C’est à la Biennale de Dakar en 2008 que tout repart.

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*Ablakassa : Une expression utilisée couramment par l’artiste et repris par ses pairs en référence à Jean Servais. Elle illustre sa philosophie qui est qu’il ne faut pas s’attarder sur les événements et vivre sans se prendre la tête. Jean Servais n’en donne pas une traduction, mais une définition qui lui est propre. Ce mot renferme à lui seule les notions de joie de vivre, d’espérance, et de tolérance.

Des projets de partage
Le designer ouvre bientôt un studio design. Le chantier est quasiment achevé dans la ville de Grand-Bassam. Il y déménagera son atelier, y installera un showroom et une résidence où il partagera ses connaissances à ceux qu’ils précèdent dans le design mobilier (Etudiants, Artisans…), mais aussi et surtout un espace pour pouvoir créer.
« Parfois ces jeunes ne savent même pas où et comment travailler quand ils finissent leur formation. Moi j’ai eu la chance de débuter à Paris avec des amis qui m’ont beaucoup aidé avant de venir à Abidjan. A mon tour je veux rendre la monnaie, et rassembler des personnes qui veulent travailler. »
Jean Servais Somian espère ouvrir ses portes fin 2017. Il définit ce lieu comme un plateau de design propice à la réflexion et à la conception de prototypes originaux. L’idée est ensuite d’apprécier la viabilité de chacune des pièces réalisées pour envisager son édition par le studio où le résident lui-même. Et pour donner plus de coffre à ces programmes, l’artiste compte inviter des designers du monde entier qui viendront non seulement apprécier le travail local, mais aussi apporter leurs contributions.

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Un artiste en phase avec son paysage
« Nos œuvres constituent notre discours »
Pour lui, le designer est celui qui doit répondre aux besoins de sa communauté. A partir de ce moment-là, il doit être observateur, sensible à son paysage. Indépendamment des matériaux, des lignes, des courbes qui lui sont propres, il crée en s’inspirant finalement de son environnement.
Il faut apprécier certaines œuvres de Jean Servais pour s’en rendre compte :
– Une armoire qui s’inspire du mortier, un ustensile de cuisine typiquement africain.
– Un abat-jour habillé avec une éponge de toilette à la pace du tissu classique
– Un tapis conçu avec des sandales en caoutchouc
– Un tabouret inspiré des habitudes des femmes africaines qui chargent sur leurs têtes des seaux avec un morceau de pagne qui les soulage du poids.
– Une bibliothèque qui puise ses fondations dans la conception d’une échelle
– Une méridienne qui naît à partir d’une vielle pirogue de pêcheur.
Jean Servais Somian résume sa démarche en une expression : « le design parti du rien, parti du banal ». Ces idées de créations, il les trouve en ne travaillant pas dans l’urgence. Deux ans peuvent passer entre l’observation, l’idée, la réflexion, et la réalisation d’un meuble. Son paysage est sa meilleure inspiration, la simplicité est son conducteur, l’esthétique et l’originalité sont dans ses finitions.
« La simplicité est très difficile. Parfois il suffit de regarder juste à côté, et même ça aujourd’hui les gens ne le font pas. C’est dommage. »

Un goût prononcé pour la mode
Jean Servais avoue faire très attention à son style.
« Je ne me lève pas un matin, et je prends un habit juste comme ça. Ce n’est pas moi. Je sais ce que je mets»
Son goût pour la mode est très prononcé. Il connaît et suit la mode en Côte d’Ivoire et outre-Atlantique. Il aime les finitions parfaites, le côté décalé chez les créateurs, et les beaux assortiments vêtements-accessoires.
« Je m’habille chez des créateurs. »
« Je n’achète pas la quantité, mais la qualité. »
« J’ai chiné dans la friperie pointue des années 60-70 qui donne un certain style»
Grand fan des maisons de ténors tels que Vivian Westwood, de Dior, de Yves Saint Laurent, et de Jean Paul Gaultier, il s’intéresse plutôt à la nouvelle génération de créateurs en Côte d’Ivoire.
« En Côte d’Ivoire, j’aime bien Loza Maléombho, Nackissa Isabelle, et Yalerri »
« On manque quand même encore de folie en Côte d’Ivoire à mon goût. »
Il est tellement intéressé par la mode que cela se ressent jusqu’au bout de ses doigts. Ce n’est ni son bracelet sculpté dans du bois, ni sa bague qui vous diront le contraire. Il les a conçu lui-même. Et bien qu’il ne souhaite pas se disperser en se penchant sérieusement sur la conception de bijoux, il s’amuse à sortir quelques rares pièces qui confirment son originalité.

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Texte et Interview ORPHELIE THALMAS

Photographe NATHAN ABETA

Directeur Artistique PATRICK EDOOARD KITAN

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